Sida, Corona, même combat?

Qu’il s’agisse du Sida ou du COVID-19, pour Jean-Louis Lamboray (1), une clé réside dans l’appropriation locale de l’enjeu. Celui-ci se trouve actuellement à Bangkok pour le lancement de la traduction thaïe de son livre “Qu’est-ce qui nous rend humains?”. Il y établit le parallèle entre la réponse au sida en Thaïlande du Nord  il y a 25-30 ans et la mobilisation actuelle face au coronavirus. 

Pourquoi te sens-tu particulièrement concerné par l’épidémie de Coronavirus?
Je suis frappé par la pertinence de l’expérience de la Thaïlande du Nord face au sida. J’ai vécu en Thaïlande du Nord, dans la province de Phayao, dans les années 90 où la proportion de jeunes de 21 ans atteints par le VIH a chuté de 20% à quasi 0% entre 1992 et 2000, à une époque où l’épidémie continuait à faire des ravages ailleurs dans le monde. Constellation ASBL et Belcompetence-Constellation Belgium se sont inspirés de l’expérience de la Thaïlande du Nord face au sida pour offrir une approche appréciative utilisée dans plus de 60 pays dont la Belgique.


Comment expliquer une telle régression de l’épidémie à Phayao et en Thaïlande du Nord?
Les gens ont fait du sida leur affaire. Alors que les gens voyaient mourir les jeunes adultes – il y avait une crémation chaque semaine- ils ont modifié leurs comportements. L’usage de préservatifs s’est alors largement répandu et le nombre de bordels est passé de 77 à 7 en quelques années. Très rapidement, au lieu de confier leurs filles à des agents de l’industrie du sexe, les parents les ont envoyées à l’école. A Phayao, j’étais frappé par l’harmonie entre la population, les services de santé et les autorités. Et cette relation, basée sur la confiance entre les acteurs concernés, sur une vraie implication et sur la coopération de tous, avait sans doute fait la différence. J’en ai retenu ceci: la réussite de la gestion d’une épidémie dépend fondamentalement  de la manière dont nous stimulons le lien entre les différents acteurs afin d’entreprendre ensemble les actions requises.


Comment cette leçon a-t-elle transformé ta compréhension de la relation entre les services de santé et les citoyens? 

Dès le début de ma carrière, j’avais déjà pour habitude de consulter les personnes concernées par les programmes de santé. Mais l’autorité sanitaire restait au contrôle. Or, tout le monde doit être considéré sur le même plan. Premier ministre, virologue ou citoyen, chacun a le dernier mot sur certains aspects. La question-clé est donc: comment chacun peut-il faire sa part? Et chacun ne peut vraiment faire sa part que s’il se sent pleinement impliqué dans l’action. 


Tu es actuellement en Thaïlande, et la situation là-bas par rapport au coronavirus est très différente de chez nous…
En effet, ici, à Bangkok, ce qui frappe, c’est l’absence de touristes et on voit encore plus de gens qui portent des masques. Mais pour le reste la vie continue, rien n’est fermé. Et pourtant, le taux de progression du virus est ici, comme à Singapour, à Taiwan et à Hongkong, nettement moins rapide que chez nous en Belgique.

Comment expliquer une telle différence?
Nous sommes beaucoup plus vulnérables face au coronavirus de par nos us et coutumes. Lors du lancement du livre cette semaine, j’ai demandé à l’assistance, une quarantaine de personnes, qui parmi eux s’était lavé les mains avant le repas. Tout le monde l’avait fait. Et bien sûr les Thaïs se saluent sans se toucher… En Belgique, quelle est la proportion d’adultes qui se lavent les mains avant le repas ou en rentrant chez eux? Sans compter notre manière de nous saluer…

Pouvons-nous  aussi tirer certains enseignements de l’expérience thaïlandaise concernant la communication?
Lors de l’épidémie du VIH, la communication a d’abord été basée sur des injonctions motivées par la peur. Cette communication a accentué la discrimination des personnes les plus vulnérables. Les autorités thaïlandaises ont ensuite modifié les messages alarmistes et effrayants pour les remplacer par des messages basés sur la solidarité. La baisse de fréquentation des restaurants chinois en Belgique au début de la pandémie relève du même phénomène. Mais actuellement, la communication en Belgique se base de plus en plus sur la solidarité. 

Que retenir pour la gestion de l’épidémie de COVID-19?
En Belgique, les mesures prises par les autorités de manière unilatérale se justifient dans notre contexte culturel: on ne peut pas changer les autres, on ne peut que se changer soi-même et ces changements prennent du temps. Cependant, alors que nous nous organisons pour assurer la logistique de la famille et de l’économie dans ces temps de quarantaine, prenons le temps  de faire le point sur nos propres pratiques: est-ce que chacun de nous fait sa part pour ralentir la transmission du virus et aplatir la fameuse courbe épidémique?

Et quid après la quarantaine? Fondamentalement, il s’agira de renforcer l’harmonie entre les autorités politiques, les services de santé et de population, puis entre individus et collectivités, et enfin entre l’humain et la nature. Cette crise nous donne l’occasion de re-cultiver nos relations et notre sens de la solidarité. Mais d’abord, faisons chacun notre part pour éviter le pire.

Comment l’approche SALT et l’expérience de terrain acquise par Constellation éclaire-t-elle ta perception de la situation?
Lorsque nous sommes conscients de nos actions et de leurs conséquences, nous ne dévalisons pas les supermarchés. Personne de conscient ne fait ça. Le passage de ces réactions basées sur la peur à une réponse positive et juste, c’est là-dessus que nous travaillons au sein de Constellation. Nous partons de l’appréciation des forces de chacun. Ainsi, nous traversons nos peurs et nous libérons de nos préjugés pour entrer vraiment en relation avec l’autre. Finalement, sida ou COVID-19, la gestion de l’épidémie dépend de notre vision de la vie. Et chaque crise nous permet de progresser. Nous pouvons alors vraiment fédérer les forces de chacun pour une action solidaire et consciente. Et cette expérience nous est précieuse dans tous les domaines de notre vie.

(1) QUI EST JEAN-LOUIS LAMBORAY?

Médecin de formation, Jean-Louis Lamboray a travaillé comme expert en santé publique à la CTB et à la Banque mondiale. Après un séjour au Congo-Zaïre, il a contribué à la réforme des services de santé de nombreux pays d’Afrique ainsi qu’à la création d’ONUSIDA. Il est l’un des co-fondateurs de Constellation ASBL (2004) et de BelCompetence-Constellation Belgium (2006)

Propos recueillis par Julie Galand

Journaliste, auteure, enseignante, consultante en communication. Collaboratrice de Belcompetence – Constellation Belgium et de l’association Émergences (“Se changer, changer le monde”). Entrepreneure spécialisée en innovations éducatives et changement social. Co-fondatrice de “l’école buissonnière”, un projet d’école novateur, et fondatrice du Rhizome creative space. 

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